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Les origines

Gérard Philipe, Jean Vilar, Léon Gischia dans la Cour d'honneur du Palais des papes - 1952 © Agnès Varda - Ciné-Tamaris

"La Tragédie du roi Richard II" de William Shakespeare, mise en scène Jean Vilar - 1947 © Agnès Varda - Ciné-Tamaris

Répétition de "La Mort de Danton" de Georg Büchner, mise en scène Jean Vilar - 1948 © Agnès Varda - Ciné-Tamaris

Gérard Philipe et Jeanne Moreau dans "Le Prince de Hombourg" de Heinrich von Kleist, mise en scène Jean Vilar - 1953 © Agence Bernand

Gérard Philipe et Jean Vilar en répétition du "Prince de Hombourg" - 1956 © Agnès Varda - Ciné-Tamaris

"Don Juan" de Molière, mise en scène Jean Vilar - 1953 © Collection Marc Enguerand

 

Le Festival d'Avignon fut fondé en 1947 par Jean Vilar. C'est à l'occasion d'une exposition de peinture et de sculpture contemporaines, organisée dans la grande chapelle du Palais des papes, par Christian Zervos, critique et collectionneur, et le poète René Char, que Jean Vilar fut convié à présenter son premier grand succès public : Meurtre dans la cathédrale de T.S. Eliot. Habitué des petites scènes, Vilar, dans un premier mouvement, refuse car la Cour d'honneur du Palais lui paraît un lieu trop vaste et "trop informe" et il n'a plus les droits de la pièce.

Cependant, il fait une autre proposition : présenter trois pièces, en création : Richard II, un Shakespeare presque inconnu à l'époque en France ; Tobie et Sara de Paul Claudel, enfin La Terrasse de midi, deuxième oeuvre de Maurice Clavel. Dès le premier Festival, en septembre 1947, le programme propose à la fois des oeuvres méconnues du répertoire universel et des textes contemporains.

Le Festival a connu quatre grandes phases dans son évolution.

1947 - 1963

Pendant 17 ans, le Festival reste l'affaire d'un seul homme, d'une seule équipe, d'un seul lieu, et donc d'une seule âme. La volonté de Jean Vilar est de toucher un public jeune, attentif, nouveau, avec un théâtre différent de celui qui se pratiquait à l'époque à Paris : "Redonner au théâtre, à l'art collectif, un lieu autre que le huis clos (...) ; faire respirer un art qui s'étiole dans des antichambres, dans des caves, dans des salons ; réconcilier enfin, architecture et poésie dramatique".

Jean Vilar s'attache une troupe d'acteurs qui viendra chaque mois de juillet réunir un public de plus en plus nombreux et de plus en plus fidèle. Ces jeunes talents, ce sont Jean Negroni, Germaine Montero, Alain Cuny, Michel Bouquet, Jean-Pierre Jorris, Silvia Montfort, Jeanne Moreau, Daniel Sorano, Maria Casarès. Gérard Philipe, déjà célèbre à l'écran, les a rejoints en 1951 ; il en est resté le symbole, avec ses rôles fameux du Cid (Corneille) et du Prince de Hombourg (Kleist).

Le Festival devient le fer de lance du renouveau théâtral français. Il éclaire et conforte d'autres expériences d'animation théâtrale conduites alors par les pionniers de "la décentralisation" (Jean Dasté à Saint-Étienne, Maurice Sarrazin à Toulouse, Hubert Gignoux à Rennes, André Clavé à Colmar). C'est en province que l'art théâtral se renouvelle par l'action de metteurs en scène, chefs de troupe, envoyés par l'État en mission dans ce qui était tenu, à l'époque, pour un désert culturel. Et Avignon devient autant le rendez-vous de ces pionniers que l'événement culturel de l'été.

L'expérience d'Avignon doit donc se pérenniser ; il convient de donner une scène permanente à Vilar. En 1951, Jeanne Laurent, directrice des Spectacles au secrétariat d'Etat aux Beaux-Arts, qui avait encouragé Vilar avant 1947 et soutenu financièrement la "Semaine d'Art", sait qu'Avignon a réussi, que la politique de décentralisation a conquis un nouveau public. Un comité interministériel voulait un rapport sur le théâtre national ; elle propose qu'il soit consacré au théâtre populaire ; ce qui était possible en province devait l'être pour Paris et sa banlieue. Le comité, sensible à la détermination de Jeanne Laurent, lui donne son accord. C'était le 17 juillet 1951. Elle prend immédiatement le train pour Avignon et propose l'aventure à Vilar. Il hésite, consulte la troupe, finit par accepter. La veille de l'enterrement de Jouvet, il est nommé officiellement directeur du Théâtre national de Chaillot qu'il rebaptise du nom donné par Gémier : Théâtre national populaire. L'équipe d'Avignon sera le noyau du TNP.

Jusqu'en 1963, TNP et Festival ont un seul et même "patron" qui s'appuie sur le travail de militantisme culturel hérité de l'esprit d'après-guerre pour attirer un public nouveau. La démarche s'est orientée vers les associations, les mouvements de la jeunesse, les comités d'entreprises, beaucoup d'amicales laïques... Des milliers de jeunes envahissent la ville, dorment dans des campings, chez l'habitant ; on ouvre des écoles pour les héberger ; dans le verger Urbain V, des débats, des dialogues, des lectures sont organisés ; treize pays participent aux premières Rencontres internationales de jeunes organisées par les Centres d'Entraînement aux méthodes d'éducation active (CEMEA) et le Centre d'échanges artistiques internationaux (CEAI).

L'administration et la troupe qui s'organisent à Paris présentent en Avignon des spectacles qui feront date : Lorenzaccio, Dom Juan, Le Mariage de Figaro, Meurtre dans la cathédrale, Les Caprices de Marianne, Mère Courage, La guerre de Troie n'aura pas lieu...

Et chaque été, au Palais des papes, c'est une liturgie, un rituel, une "communion" qui se déroule.

1964 - 1979

Jean Vilar est lui-même le premier conscient que ce rituel risque aussi de se changer en routine. D'autres personnalités du théâtre s'affirment également en France. Enfin, le directeur du TNP est las de cumuler des fonctions écrasantes ; il quitte le palais de Chaillot, en 1963, pour se consacrer au Festival d'Avignon, qu'il soumet à une interrogation incessante. Il invite d'autres metteurs en scène : Roger Planchon, Jorge Lavelli, Antoine Bourseiller. De nouveaux espaces scéniques sont nés, le Cloître des Carmes en 1967, le Cloître des Célestins en 1968. Il ouvre le Festival à d'autres disciplines artistiques : la danse dès 1966, avec Maurice Béjart et Le Ballet du XXe siècle ; le cinéma en 1967 avec la projection en avant-première de La Chinoise de Jean-Luc Godard dans la Cour ; le théâtre musical enfin, avec Orden mise en scène par Jorge Lavelli. Le public continue de grossir, et la ville est envahie.

Dès lors, le Festival est plus difficile à maîtriser. De nouvelles générations en témoignent. Ainsi en 1968, Jean Vilar est-il dans la tourmente. La vague de la révolte étudiante de mai 1968 atteint le Festival et conteste son père fondateur. La confusion des esprits est à son comble et Jean Vilar, pourtant si ouvert au dialogue avec la jeunesse, en souffrira irrémédiablement. Il est emporté par une crise cardiaque en 1971.

C'est Paul Puaux, témoin et acteur de l'aventure, qui poursuit l'entreprise Vilar.

Pendant les années soixante-dix, la Cour d'honneur est confiée aux hérauts de la décentralisation, les héritiers du TNP vilarien : Georges Wilson, Antoine Bourseiller, Marcel Maréchal, Gabriel Garran, Guy Rétoré, Benno Besson, Otomar Krejca. Cloîtres et chapelles sont devenus d'autres lieux d'aventure ; une autre esthétique s'affirme avec des partis pris nouveaux comme Einstein on the Beach de Bob Wilson, Méphisto d'Ariane Mnouchkine, La Conférence des oiseaux de Peter Brook ou encore les Molière d'Antoine Vitez. ; Lucien Attoun, critique militant, propose son Théâtre Ouvert où, dès 1971, de jeunes metteurs en scène (Jean-Pierre Vincent, Bruno Bayen, Jacques Lassalle) mettent en espace, avec peu de moyens, des textes contemporains (Rezvani, Rufus, Gatti...), avant de proposer le "Gueuloir" où les auteurs eux-mêmes sont invités à présenter leurs textes.

La Chartreuse de Villeneuve lez Avignon, ancien monastère du XIVe siècle, situé de l'autre côté du Rhône, trouve une nouvelle vocation et devient le Centre international de recherches de création et d'animation (CIRCA) ; lieu de résidence pour les artistes (dont Cunningham en 1976), elle organise aussi des expositions, des concerts et propose chaque été dans le cadre du festival, des Rencontres internationales.

Parallèlement au Festival, s'est créé un hors festival : le "off", regroupement épars de compagnies d'abord locales (André Benedetto, Gerard Gélas) puis de jeunes équipes venues des quatre coins de France (Gildas Bourdet, Bernard Sobel...) désireuses de toucher le public du Festival. Sans pour autant avoir été sélectionnées et invitées par la direction du Festival, elles veulent participer à ce qui devient la grande fête estivale du théâtre, rendez-vous incontournable des professionnels et du public amateur de théâtre.

1980 - 2003

En 1980, le Festival est à un nouveau tournant de son histoire. Géré par une régie municipale, il n'est pas subventionné par l'État. Il doit être modernisé et professionnalisé pour faire appel à la nouvelle génération des créateurs. Paul Puaux passe la main ; il fait appel à un plus jeune administrateur : Bernard Faivre d'Arcier, qui pendant cinq ans s'attachera à ces objectifs.

Désireux de se consacrer à l'histoire de l'aventure vilarienne, Paul Puaux crée la Maison Jean-Vilar.

Le Festival conquiert son indépendance de gestion. L'État rentre au sein de son conseil d'administration. L'équipe d'organisation est développée pour faire face aux contraintes d'une gestion moderne et à des exigences techniques de plus en plus sophistiquées. Le dispositif de la cour d'honneur est transformé, pour accueillir le Théâtre du Soleil, la troupe d'Ariane Mnouchkine avec ses Shakespeare : la Nuit des Rois, Richard II.

La nouvelle génération du théâtre comme de la danse fait une entrée en force : Daniel Mesguich (Le Roi Lear), Jean-Pierre Vincent (Les Dernières nouvelles de la peste de Bernard Chartreux), Georges Lavaudant (Les Céphéïdes de Jean-Christophe Bailly), Jérôme Deschamps (Les Blouses), Manfred Karge et Matthias Langhoff (La Cerisaie, Le Prince de Hombourg), Philippe Caubère (La Danse du diable), Pina Bausch (Kontakthof, Walzer, Nelken), Jean-Claude Gallotta (Daphnis et Chloé, Yves P), Maguy Marin... etc. Le Festival devient l'une des plus vastes entreprises de spectacles vivants. Symbole du changement, l'affiche est désormais confiée chaque année à un plasticien différent.

Vilar avait ouvert le Festival à la danse au cinéma puis au théâtre musical. Bernard Faivre d'Arcier l'ouvre aux nouvelles formes et propose notamment en 1984 une vaste confrontation du " vivant et de l'artificiel " à travers une exposition, des rencontres, des débats.

En 1985, Alain Crombecque, ancien directeur artistique du Festival d'Automne, prend les rênes d'Avignon pour huit ans. À la confiance accordée à sa génération théâtrale, il ajoute sa marque personnelle, en insistant sur les lectures des poètes contemporains (Michel Leiris, René Char, Louis-René Des Forêts...), sur la rencontre avec de grands acteurs, (Alain Cuny, Maria Casarès, Jeanne Moreau), sur la musique contemporaine avec le Centre Acanthes, les traditions extra-européennnes (musique indienne, africaine, pakistanaise, iranienne...) ou encore avec la présentation du Ramayana par différents pays d'Asie du Sud-Est.

Du Mahâbhârata, présenté par Peter Brook à la carrière de Boulbon, au programme traditionnel et musical de 1992 consacré à l'Amérique hispanique, Avignon s'ouvre, en effet, davantage à l'étranger. Le Festival n'en reste pas moins le point focal de grandes aventures du théâtre français, convenant à des spectacles de dimensions hors normes qu'il serait difficile de présenter ailleurs, comme l'intégrale du Soulier de satin de Paul Claudel, mis en scène par Antoine Vitez ou encore la projection dans la Cour d'honneur avec orchestre de grands films muets du répertoire cinématographique : Intolérance de Griffith en 1986, Octobre d'Eisenstein en 1989.

En 1993 Bernard Faivre d'Arcier revient au Festival pour un nouveau mandat en compagnie de Christiane Bourbonnaud, directrice administrative de la manifestation, avec, pour nouvelle ambition, de faire d'Avignon l'un des pôles européens du théâtre.

L'édifice s'est consolidé avec un budget renforcé, un public de plus de 100 000 entrées, pour une quarantaine de manifestations chaque été qui se déclinent en plus de 300 représentations, réparties sur une vingtaine de lieux scéniques, très différents les uns des autres.

Le Festival continue d'être le rassemblement de la création française avec des metteurs en scène reconnus comme Jacques Lassalle, Didier Bezace, Alain Françon ou Stuart Seide et une nouvelle génération représentée par Olivier Py, Stanislas Nordey ou Éric Lacascade, et des chorégraphes comme Angelin Prejlocaj, Mathilde Monnier ou Catherine Diverrès. Il poursuit l'ouverture internationale en invitant des spectacles traditionnels et contemporains des cultures extra-européennes : Japon, Corée, Taiwan, Inde, Amérique latine et de grands artistes européens tels que Pina Bausch, Declan Donnellan, Romeo Castellucci et Alain Platel. Il s'ouvre aussi aux pays d'Europe centrale et orientale avec une saison russe en 1997 et en créant Theorem, association de théâtres et de festivals qui souhaitent produire et diffuser de jeunes artistes de ces pays comme Oskaras Korsunovas, Grzegorz Jarzyna, Krzysztof Warlikowski, Arpàd Schilling...

En 2003, le Festival a été annulé à cause des mouvements de grèves qui traversent le spectacle vivant en France. Cette crise a été provoquée par la modification des règles d'indemnité chômage des intermittents du spectacle, fragilisant dangereusement leur protection sociale.

2003 - 2013

De l'édition 2004 à celle de 2013, Hortense Archambault et Vincent Baudriller dirigent ensemble le Festival. Ils placent au cœur de leur démarche la rencontre entre la création artistique et un large public. Dès le début de leur mandature, ils ont décidé de s'installer avec l'équipe du Festival à Avignon, pour y inventer le Festival en compagnie des artistes. Ils resserrent ainsi les liens du Festival avec son territoire, ses partenaires locaux, et développent des actions toute l'année destinées au public de la région, notamment les jeunes spectateurs. Ils renforcent dans le même temps les relations avec l'Europe, afin de faire du Festival un carrefour de la culture européenne. Le Festival s'investit dans l'accompagnement des équipes artistiques pour le montage financier et technique de leurs créations comme pour la diffusion des spectacles en France et à l'étranger.

Une autre nouveauté de leur projet consiste à associer un ou deux artistes à la préparation de chaque édition. Avant de composer le programme, ils dialoguent avec ces « artistes associés » pour se nourrir chaque année d'une sensibilité, d'un regard différent sur les arts de la scène et la création. Ainsi en 2004, avec le metteur en scène Thomas Ostermeier, directeur de la Schaubühne de Berlin, le Festival a mis en avant un théâtre de troupe qui s'engage sur les questions sociales et politiques de son temps. Avec l'artiste anversois Jan Fabre en 2005, le Festival a provoqué de multiples rencontres et échanges entre mots, corps et images, entre arts de la scène et arts visuels, questionnant leurs frontières. En 2006, avec le chorégraphe de culture hongroise Josef Nadj, la 60e édition a pris une coloration plus onirique et proposé un voyage vers d'autres formes artistiques et d'autres cultures. En 2007, avec le metteur en scène français Frédéric Fisbach, le Festival a fait la part belle à toutes les écritures et à la relation entre les artistes et le public. Avec l'actrice française Valérie Dréville et l'artiste italien Romeo Castellucci, l'édition 2008 a entrainé le public vers des territoires inattendus, au-delà des mots, au-delà des images, ouvrant sur le mystère de l'humain. En 2009, l'auteur et metteur en scène libano-québécois Wajdi Mouawad faisait s'interroger le Festival sur la narration, tandis qu'en 2010, le metteur en scène suisse Christoph Marthaler et l'écrivain français Olivier Cadiot, tels "deux artistes anthropologues", mêlaient culture savante et populaire pour saisir au plus près l'homme contemporain. En 2011, ce fut au tour du danseur et chorégraphe Boris Charmatz d'explorer, avec le Festival, la place d'artiste associé. L'édition 2012, s'est imaginée ensuite en complicité de l'acteur et metteur en scène britannique Simon McBurney. En 2013, le 67e Festival d'Avignon a réuni à nouveau deux artistes associés : l'auteur, acteur et metteur en scène Dieudonné Niangouna et l'acteur et metteur en scène Stanislas Nordey, portant chacun leur regard sur la création contemporaine aujourd'hui.

Si chaque édition est différente des autres, fondée sur une certaine diversité des regards, la création contemporaine reste au centre du Festival et de sa programmation, avec sa prise de risque et la confiance placée dans les artistes. La plupart d'entre eux créent spécialement des œuvres pour Avignon et son public, ce qui est la manière la plus aiguë d'interroger les esthétiques d'aujourd'hui. Ce « risque » artistique demeure une richesse du Festival, où les spectateurs, quels qu'ils soient et de quelque horizon, milieu, culture, pays qu'ils proviennent, puisent une si singulière excitation face à un classique revisité comme devant un texte d'aujourd'hui, face à une chorégraphie contemporaine comme devant une expérience d'installation visuelle. Le Festival d'Avignon offre au spectateur le plaisir de la découverte avec celui de la réflexion, faisant de la ville un forum d'où se dégage une atmosphère d'engagement dans son temps et du théâtre un espace propice au dialogue et aux débats, parfois passionnés, pour les artistes et le public.